Comment le Louvre accélère sa métamorphose digitale

04 septembre 2014

Source : La Tribune
Propos recueillis par Antoine Cadeo de Iturbide

Depuis une dizaine d’années, le numérique s’est instillé dans presque toutes les activités muséales, tant pour la valorisation des expositions que pour l’accueil du public. Agnès Alfandari, spécialiste du multimédia culturel, nous donne ici les clés de cette évolution qui ne fait que s’accélérer.

LA TRIBUNE – Pendant plus de dix ans vous avez aidé les musées à se développer numériquement. Quelle a été la principale évolution ?

AGNÈS ALFANDARI – L’évolution majeure est qu’en dix ans, un sujet qui n’existait pas est devenu présent dans tous les métiers et activités des musées. Aujourd’hui, le multimédia, le numérique, le digital, appelez-le comme vous voulez, est omniprésent. C’est une question de médiation, d’accueil des publics, de communication, d’information, de diffusion des collections, de mise en valeur de la recherche, de marketing, de fidélisation des publics… On retrouve le numérique dans presque toutes les activités.

De la même façon que le numérique est entré dans le quotidien des gens, il est entré dans le quotidien des musées. À l’échelle d’un musée comme le Louvre, ce bouleversement s’est propagé très rapidement. Il faut savoir qu’il y a moins de dix ans, les musées n’avaient pas tous un site Internet.

 

Aujourd’hui, l’inverse est impensable !

Le numérique a permis aux institutions de développer un don d’ubiquité. Elles ne sont plus soumises à une contrainte temporelle, physique ou géographique. Les musées sont accessibles partout, à toute heure et dans une multitude de langues. Ils sont littéralement sortis de leurs murs. Sans aucun doute, le développement numérique apporte beaucoup de souplesse à ces institutions qui restent d’énormes machines administratives soumises à de nombreuses contraintes.

 
Quelles évolutions percevez-vous pour les années à venir ?

Rien n’est terminé, je crois que l’on vit une fausse maturité ! On a le sentiment d’une certaine maîtrise du monde numérique, mais ce n’est pas le cas. C’est un travail en continu sans cesse bouleversé par l’innovation. Par exemple sur la mobilité, on voit bien que les comportements sont encore assez immatures.

Je suis certaine que nous serons continuellement confrontés à de nouveaux objets, à une humanisation encore plus forte des technologies. L’outil va de plus en plus disparaître pour se fondre dans notre quotidien avec l’Internet des objets, la domotique, les biotechnologies… Le volet intellectuel, qui va de pair avec cette évolution, est de remettre l’humain au centre de nos préoccupations. Je pense notamment aux questions de coconstruction des savoirs, aux questions d’open data et de partage des données.

Pendant une trentaine d’années, l’action culturelle a consisté à se demander ce que les musées pouvaient faire pour le public. Il me semble qu’il serait intéressant, demain, de savoir ce que nos visiteurs pourraient faire pour nous, dans cette logique de coconstruction des savoirs. La dernière barrière à ouvrir est de voir comment nous pouvons sortir de ce discours descendant des institutions vers un public n’ayant pas forcément le bagage culturel lui permettant de le comprendre. Le cheminement inverse serait lui aussi intéressant ! Certains musées ont commencé à aller en ce sens en demandant aux visiteurs de décrire les oeuvres avec leur propre vocabulaire. On quitte ainsi le jargon scientifique pour un vocabulaire créé par le public luimême. Dans le même esprit, le musée Delacroix, en collaboration avec le service Éducation du musée du Louvre, a récemment demandé à des lycéens de participer à une exposition en rédigeant leurs propres commentaires sur les oeuvres. Le regard du visiteur présente énormément d’intérêt. Il ne remplace pas mais vient enrichir, accompagner le discours du spécialiste.

C’est tout l’univers des wikis auquel tous les musées ne sont pas encore complètement ouverts, par inquiétude de légitimité. Mais il ne faut pas opposer les deux types d’information, il faut trouver le moyen de les faire cohabiter de manière efficace.

 
Quelle est l’expérience numérique la plus accomplie que vous ayez vécue ?

Il y a deux ans, nous avons lancé un audioguide sur Nintendo 3DS pour le Louvre. C’est un projet vraiment très complet tant en interne, pour les différentes équipes du Louvre, qu’en externe en termes de communication et d’accueil par le public.

Le pari avec Nintendo était de proposer une offre sur un objet du quotidien, populaire et sympathique. Notre but était de nous ouvrir à un plus large public, de décomplexer l’image du musée, de nous rendre plus accessible, et ça a marché : le taux de prise a doublé, près de 20 % des utilisateurs sont venus à cause de cet outil ! On peut ajouter à cela le fait que 75 % des preneurs de Nintendo 3DS n’avaient pas pour habitude de prendre un audioguide.

Au-delà de l’audioguide classique, la Nintendo 3DS permet la localisation en temps réel du visiteur dans le musée, offre des reconstitutions 3D, des photos hautes dimensions sur certains tableaux… Ces petites fonctionnalités plaisent beaucoup aux jeunes adultes.

 
La dématérialisation totale de l’expérience muséale est-elle possible ?

Toutes les études montrent que la pratique numérique est une pratique additionnelle et complémentaire. Les gens qui vont le plus sur Internet sont ceux qui vont le plus au musée, sont ceux vont le plus au cinéma… On est vraiment dans une pratique cumulative plus que dans une pratique de remplacement. L’expérience du musée est de voir l’oeuvre en vrai. Les gens qui visitent notre site Internet ne rêvent que d’une chose, venir au Louvre et voir les oeuvres. On est vraiment dans une complémentarité.

Les expériences purement numériques comme le Google Art Project me semblent bénéfiques si elles peuvent faire découvrir les oeuvres et les musées à des personnes qui ne vont pas naturellement sur nos sites Internet. Elles permettent d’atteindre un public qui n’aurait peut-être jamais franchi nos seuils. Il faut se libérer de cette peur de la concurrence, nous sommes vraiment dans l’accumulation des pratiques, l’effet d’entraînement, l’effet d’incitation…

 
Comment séparer ce qui « est à la mode » de ce qui apporte réellement quelque chose au public, à l’institution, aux intervenants ?

Premièrement, on réfléchit à un projet pour répondre à un besoin. Ensuite, la question est de savoir si l’on peut répondre à ce besoin autrement qu’avec un dispositif numérique, en recourant par exemple à la médiation humaine, une signalétique… Si la réponse est oui, il ne faut pas le faire avec du numérique ! Il faut utiliser le numérique pour ce qu’il est le seul à pouvoir apporter. Par exemple, des reconstitutions, réunir des corpus qui sont éclatés, répondre à des problèmes de place, de langue… En procédant ainsi, je crois que l’on évite le piège de faire un outil futile. En dehors de l’espace muséal et de ses contraintes, c’est autre chose, on peut imaginer les choses les plus folles. C’est ce qui est d’ailleurs passionnant dans ce domaine.

 
Quel est l’investissement du musée du Louvre dans le numérique ?

Je ne pourrais pas vous dire aujourd’hui, car je ne suis plus en charge de ces budgets. Mais à l’époque, cela représentait environ 1 % du budget du musée du Louvre, soit environ 2 millions d’euros. Cependant, ce chiffre n’est pas forcément représentatif de l’investissement, car on s’appuie beaucoup sur des partenariats et sur le mécénat pour développer ce type de projets.

(Crédits : DR)

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